Le MONT OSORE

Pour aller plus loin dans votre lecture de SHINJÛ, nous vous proposons un focus sur l’un des lieux les plus emblématiques évoqués par Usamaru Furuya dans son histoire.
Le mont Osore (恐山, Osore-zan, littéralement « montagne de la peur » ou « montagne de l’effroi ») est un site sacré situé dans la péninsule de Shimokita, dans la préfecture d’Aomori, au nord du Japon. D’une hauteur d’environ 878 mètres, il est considéré comme l’un des lieux les plus sacrés du pays. et aussi l’un des plus singuliers. Associé depuis plus d’un millénaire au monde des morts, il constitue un exemple de l’interaction entre environnement naturel, croyances religieuses et traditions populaires. À travers l’étude de son histoire, de son rôle dans le bouddhisme japonais, des pratiques des médiums itako et de sa place dans la culture contemporaine, le mont Osore est devenu un espace symbolique où se rencontrent les vivants et les morts.
La mort occupe une place particulière dans la culture japonaise. Contrairement à certaines traditions occidentales qui tendent à séparer nettement le monde des vivants de celui des morts, les croyances japonaises maintiennent souvent un lien continu entre les défunts et leurs descendants. Cette relation s’exprime notamment à travers le culte des ancêtres, les fêtes religieuses et les pèlerinages.
Parmi les lieux associés à cette vision du monde, le mont Osore occupe une position exceptionnelle. Il attire chaque année des milliers de visiteurs venus prier, se recueillir ou découvrir l’un des paysages les plus étranges du Japon.
Le mont Osore est situé sur la péninsule de Shimokita, dans la partie septentrionale de l’île d’Honshū. Le site se distingue par plusieurs éléments géologiques comme une activité volcanique ancienne ; des sources thermales ; des fumerolles riches en soufre ; un paysage rocheux quasi désertique ; le lac Usori aux eaux turquoise. Cette combinaison produit un décor particulièrement inhabituel. Les odeurs de soufre, les vapeurs qui s’échappent du sol et l’absence relative de végétation créent une impression de désolation qui a fortement marqué les populations locales.
Dans la tradition japonaise, les phénomènes naturels sont souvent perçus comme des manifestations du divin. Les montagnes occupent une place centrale dans le shintoïsme et le bouddhisme japonais. Elles servent de lieux de méditation, sont considérées comme des espaces de communication avec les divinités et symbolisent l’élévation spirituelle.
Le caractère spectaculaire d’Osore-zan a favorisé son identification à un espace surnaturel.
La tradition attribue la fondation du site au moine Ennin (794-864), figure importante du bouddhisme Tendai. Après un séjour en Chine, Ennin aurait reçu la mission spirituelle de rechercher un lieu correspondant aux descriptions bouddhiques du paradis et de l’au-delà.Selon les récits traditionnels, il identifia la région d’Osorezan comme ce lieu exceptionnel et fonda le temple de Bodai-ji.
Bien que les détails historiques soient difficiles à vérifier, cette légende demeure fondamentale pour la compréhension du prestige religieux du site.
À partir du Moyen Âge japonais, Osorezan devient progressivement un centre de pèlerinage. Les fidèles s’y rendent pour honorer leurs ancêtres, demander le repos des âmes, accomplir des rites de purification ou obtenir une protection spirituelle.Le site acquiert alors une réputation nationale.
L’une des particularités de la religion japonaise réside dans le syncrétisme entre shintoïsme et bouddhisme. Le mont Osore illustre parfaitement cette fusion avec des éléments naturels rappellent les croyances shintoïstes et des interprétations du paysage relèvent principalement du bouddhisme. Ainsi, le site devient une représentation physique des enseignements concernant la mort et le passage des âmes.
Dans la tradition bouddhique japonaise, les défunts doivent traverser le fleuve Sanzu avant d’accéder à leur destination finale. Ce fleuve est souvent comparé au Styx de la mythologie grecque. À Osore-zan, certains cours d’eau sont assimilés au Sanzu, plusieurs lieux sont aussi associés au jugement des âmes et le paysage volcanique évoque les descriptions des enfers bouddhiques. Cette identification renforce l’idée selon laquelle ce lieu constitue une frontière entre deux mondes.
Là-bas, on note aussi la présence des itako, sorte de médiatrices entre les vivants et les morts et médiums traditionnelles du nord-est du Japon. Historiquement, la plupart étaient des femmes aveugles qui recevaient une formation religieuse longue et exigeante. Leur rôle consistait à transmettre des messages spirituels, pratiquer des rituels de guérison et invoquer les esprits des défunts.
Le rite le plus célèbre est appelé kuchiyose (« appel des esprits »). Durant cette cérémo-
nie, la médium entre dans un état rituel, elle récite des prières, elle prétend transmettre les paroles du défunt à sa famille.
Pour les anthropologues, l’intérêt du phénomène dépasse la question de son authenticité spirituelle. Ces cérémonies remplissent également une fonction psychologique importante en aidant les familles à faire leur deuil, en permettant d’exprimer des émotions inexprimées et en renforçant la cohésion sociale.
Le nombre d’itako a fortement diminué depuis le XXe siècle. Les causes sont nombreuses mais on peut citer la modernisation de la société japonaise et le recul des traditions rurales. Cependant, certaines continuent encore à exercer lors des festivals d’Osore-zan.
Contrairement à de nombreux sites historiques devenus principalement touristiques, le mont Osore conserve une fonction religieuse active. Chaque année, des milliers de pèlerins viennent y prier pour leurs proches décédés,
déposer des offrandes ou participer aux cérémonies du temple. Le site demeure ainsi un espace de spiritualité authentique mais aussi une destination touristique de par son paysage volcanique et sa réputation de lieu hanté. Cette double identité, religieuse et touristique.
Parmi les offrandes, on aperçoit régulièrement de petits moulins à vent déposés par des visiteurs souhaitant se remémorer leurs proches disparus, souvent des enfants partis prématurément.
Osore-zan apparaît régulièrement des animés, des documentaires, des ouvrages universitaires et de temps à autre en mangas, comme c’est le cas avec cet album d’Usamaru Furuya.
Si le mont Osore fascine toujours, c’est à cause de son environnement naturel proche des représentations naturelles de l’au-delà. Il répond aussi au besoin universel de maintenir un lien avec les personnes disparues et offre un espace où subsistent croyances et expériences spirituelles.
Osore-zan est donc bien plus qu’un simple site volcanique ou même un simple décor rural à l’histoire que vous avez lu. À travers son histoire, ses traditions religieuses et ses pratiques spirituelles, il est devenu l’un des lieux les plus emblématiques de la relation que le Japon entretient avec la mort et la mémoire des ancêtres et ce, ùamgré la modernisation de la société japonaise.