Un pari fou et une aventure collective
Il y a des projets que l’on lance avec une idée précise de l’endroit où l’on veut arriver.
Et puis il y a Love & Rockets.
Lorsque nous avons décidé de publier l’œuvre des frères Hernandez en France, nous savions que nous nous attaquions à un monument. Nous savions aussi que son histoire éditoriale française était compliquée, que plusieurs générations de lecteurs avaient découvert Jaime, Gilbert et Mario Hernandez par morceaux, au gré des éditions et des périodes, et qu’une véritable édition intégrale semblait depuis longtemps relever du fantasme.
Nous avons quand même décidé d’essayer.
Aujourd’hui, avec la parution de Cosmic Dementia, le quinzième volume de notre collection, nous pouvons enfin le dire : nous avons réussi.
Et surtout, nous ne l’avons pas réussi seuls.

Au départ, on se demandait…
… comment faire pour publier Love & Rockets en France dans de bonnes conditions ? La réponse n’était pas évidente.
L’œuvre des frères Hernandez est immense. Elle traverse plus de quarante ans de création, plusieurs univers, des centaines de personnages, des récits courts et des sagas au long cours. Jaime Hernandez nous emmène auprès de Maggie et Hopey, dans l’univers de Locas. Gilbert Hernandez nous fait vivre à Palomar, auprès de Luba et de sa famille. Mario Hernandez apporte lui aussi sa pierre à cet édifice unique.
Mais surtout, Love & Rockets est une œuvre qui demande du temps.
Du temps pour la lire. Du temps pour la traduire. Du temps pour la fabriquer. Et, pour un éditeur indépendant, du temps pour la financer.
Nous savions donc que nous ne pouvions pas simplement publier quelques albums et voir ce qui se passerait ensuite.
Il fallait avoir une vision à long terme.
Et si on confiait aux lecteurs la destinée de la série ?
C’est là que le financement participatif est devenu essentiel. Notre idée était simple : plutôt que de prendre seuls le risque d’une entreprise éditoriale aussi ambitieuse, nous allions vous proposer de la construire avec nous. En 2022, nous avons lancé les premières campagnes. Et vous avez répondu présent.
Très vite, nous avons compris que nous n’étions pas en train de simplement financer des livres. Nous étions en train de réunir une communauté de lecteurs qui partageaient avec nous la conviction que Love & Rockets méritait une édition française complète, ambitieuse et durable.
C’est cette confiance qui nous a permis de continuer.
Campagne après campagne, volume après volume, nous avons avancé.
Et chaque fois que nous pensions avoir atteint un nouveau sommet, vous nous montriez qu’il était possible d’aller encore plus loin.
Quinze volumes pour réparer quarante ans d’histoire éditoriale
La première fois que nous avons parlé d’une intégrale Love & Rockets, nous ne savions pas encore exactement jusqu’où nous irions. La collection devait compter quatorze volumes. Elle en compte finalement quinze. Le dernier, Cosmic Dementia, consacré à Gilbert Hernandez, est venu compléter l’ensemble et refermer cette première grande aventure éditoriale.
Quinze volumes. Quinze livres qui représentent des années de travail, de traduction, de fabrication, de correction, de discussions, de choix éditoriaux et, surtout, de patience.
Mais lorsque nous regardons aujourd’hui l’ensemble de la collection, nous ne voyons pas seulement quinze livres.
Nous voyons un parcours. Nous voyons Maggie et Hopey. Nous voyons Luba, Fritz, Petra, Fritzi et toute la famille de Palomar. Nous voyons les personnages apparaître, disparaître, vieillir, revenir. Nous voyons les univers de Jaime et Gilbert se déployer progressivement.
Et nous voyons surtout une œuvre qui peut enfin être lue en français avec une cohérence qu’elle n’avait jamais eue auparavant.

Une intégrale ++
Nous aurions pu nous contenter d’empiler les histoires. Ce n’était pas notre objectif. Nous voulions offrir une véritable édition de référence.
Cela signifiait travailler sur l’ordre des récits, respecter la chronologie, proposer des volumes cohérents et restituer au mieux l’architecture d’une œuvre qui s’est construite sur plusieurs décennies. Nous rajoutons des préfaces, des analyses ou des entretiens avec les auteurs sur plusieurs décennies… Le premier volume, Maggie la Mécano, nous plonge dans les premières années de l’univers de Jaime. Les volumes consacrés à Gilbert permettent de parcourir l’histoire de Palomar et de ses habitants. Puis la collection continue de faire évoluer les personnages, les lieux et les récits.
Et lorsque nous arrivons au quinzième volume, nous avons parcouru une histoire éditoriale et artistique absolument exceptionnelle.
C’est cette expérience de lecture que nous voulions rendre possible.
La vérité est ailleurs.
Il serait facile de présenter cette aventure comme une réussite éditoriale. Quinze volumes publiés. Des campagnes de financement réussies. Une collection désormais complète. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas ce que nous retenons en premier.
Ce que nous retenons, ce sont les noms des personnes qui ont participé aux campagnes. Les messages reçus pendant les années de publication. Les lecteurs qui nous écrivaient pour nous dire qu’ils attendaient depuis vingt ou trente ans de pouvoir lire Love & Rockets dans de bonnes conditions.
Et celles et ceux qui découvraient les Hernandez pour la première fois ou même qui connaissaient déjà parfaitement Locas ou Palomar et qui voulaient enfin une édition complète.
Ceux qui ont participé à une campagne, puis à deux, puis à cinq, puis à toutes.
Et ceux qui nous ont parfois simplement dit : « Continuez. »
C’est ce qui nous a permis de continuer.
Craindre l’échec.
Il faut aussi le dire. Un projet de cette ampleur n’est jamais un long fleuve tranquille.
Publier quinze volumes d’une œuvre aussi complexe représente un engagement considérable pour une petite structure indépendante. Il y a les contraintes de fabrication, les délais, les traductions, les corrections, les imprévus. Et il y a cette question qui revient toujours lorsqu’on lance une nouvelle campagne : est-ce que les lecteurs seront encore là ?
À chaque fois, vous avez répondu. Par votre confiance, vos commandes, vos messages, vos encouragements.
La réussite de Love & Rockets est donc aussi la preuve qu’un public existe pour des projets que l’édition traditionnelle pourrait considérer comme trop risqués.
À condition de lui faire confiance. Et de mériter la sienne.
Love & Rockets avait déjà une histoire en France. Des éditeurs avaient tenté l’aventure avant nous.
Des albums avaient été traduits. Des lecteurs s’étaient passionnés pour les Hernandez. La reconnaissance critique était là depuis longtemps. Ce qui manquait, c’était la possibilité de regarder l’œuvre dans son ensemble.
Nous sommes particulièrement fiers d’avoir pu contribuer à réparer cela. Parce que Love & Rockets n’est pas simplement une grande série de comics.
C’est une œuvre qui a changé la manière de raconter des histoires en bande dessinée américaine.
C’est une œuvre indépendante qui a traversé les décennies sans perdre sa liberté.
C’est une œuvre sur l’amitié, l’amour, la famille, le désir, le vieillissement, les communautés, les identités, la mémoire et le temps.
Et c’est une œuvre qui méritait une édition française à la hauteur de son importance.

Et maintenant ?
La fin de l’intégrale ne signifie pas que nous avons envie de tourner définitivement la page. Il reste encore des histoires.
Il reste les Chroniques de Love & Rockets, et d’autres récits que nous avons envie de faire découvrir. Mais quelque chose a changé. Nous avons désormais une base.
Quinze volumes qui permettent au lecteur français d’entrer dans l’univers des Hernandez sans avoir à chercher les morceaux manquants.
Quinze volumes qui forment une bibliothèque. Quinze volumes qui, nous l’espérons, continueront à être lus et transmis pendant longtemps.
Le véritable exploit
Derrière ces quinze volumes, il y a des années de travail et une quantité incalculable de décisions éditoriales.
Il y a les auteurs, le traducteur, le maquettiste, les correcteurs, l’imprimeur et toutes les personnes qui ont participé, de près ou de loin, à cette aventure.
Et surtout, il y a vous. Les lecteurs. Sans vous, cette intégrale n’aurait jamais existé.
Merci de nous avoir permis de mener Love & Rockets jusqu’au bout. Dans l’édition patrimoniale, c’est peut-être la chose la plus difficile : commencer une intégrale est facile ; la terminer est une autre histoire.
Après des décennies de publications françaises incomplètes, les Hernandez disposent enfin d’une édition française à la hauteur de leur monument.
Et cette fois, Maggie, Hopey, Luba, Palomar et toute la constellation de personnages imaginée par les frères Hernandez ont trouvé une maison qui ne les laissera pas en chemin.
L’éKIpe














